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Par Mgr François SEYFRIED
L'Eglise entière à travers le Monde célèbre
aujourd'hui une fête de portée cosmique et universelle, la
Toussaint, à la fois vision prophétique et promesse du sort
glorieux réservé à l'Humanité pleinement sanctifiée
à la fin des temps.
Simultanément, cette projection dans le futur revêt sur notre
itinéraire spirituel une importance immédiate dans l'éternel
présent aussi bien sur le plan individuel que collectif.
En effet, à ce moment privilégié de l'année
liturgique, le rayonnement magnétique de la Toussaint nous relie
plus directement et plus intensément à la grande Communauté
des Hommes devenus parfaits.
Sous l'influence des énergies spécifiques animant le mois
de Novembre, la Toussaint se situe au coeur d'une période critique
et décisive pour la vie de l'Âme.
C'est que la fête de la commémoration de tous les Saints
assure le joint entre deux passages particulièrement significatifs
du Soleil sur son écliptique, à savoir l'Equinoxe de l'Automne
et le Solstice de l'Hiver.
Le 21 Septembre, le Soleil, en traversant son noeud occidental, a chuté
dans les trois signes meurtriers du Sud; la Balance, le Scorpion et le
Sagittaire.
Le symbolisme de la récente Pleine Lune de la Balance nous a replacés
dans la perspective de " la pesée des Âmes " à
laquelle préside l'Archange Saint Michel, l'insigne protecteur
de la race humaine, dont nous avons fêté récemment
le haut patronage.
Le message de la prochaine Pleine Lune, celle du Scorpion, nous familiarise
avec les vertus de la mort régénératrice, qui s'opère
sous la domination de Pluton, promoteur de la destruction et du recommencement.
Ainsi, ces deux moments forts de la saison en cours, les deux anniversaires
jumeaux de la TOUSSAINT et du JOUR DES MORTS, se côtoient dans la
même sphère de renoncement et de désagrégation
qui ouvre la voie au renouvellement.
Cela, pour nous rappeler que l'avènement de la perfection, c'est-à-dire
la totale réhabilitation de l'Esprit, est conditionnée par
l'anéantissement préalable de la forme captative et limitative.
Telle est aussi la leçon que nous enseigne, à sa façon,
le spectacle journalier de la Nature dans son dénuement caractéristique
de l'automne.
Pendant les semaines de l'Avent proche, le Soleil demeure rivé
à son degré de déclinaison le plus bas.
Il se meurt alors dans la tombe du Sagittaire avant de renaître
à Noël pendant la nuit la plus longue.
De la sorte, de ronde en ronde, notre Être véritable et permanent,
lui aussi à l'instar du Soleil, image de notre Ego, se renouvelle
constamment par le sacrifice des métamorphoses qui conditionnent
chacune de ses incorporations successives.
Cependant, en méditant sur les symptômes du dépérissement
de la morte saison qui accompagne le temps de la Toussaint, il ne faut
pas oublier de rétablir son vrai visage, sa face intérieure.
Car par le jeu de l'inversion propre à la loi d'analogie entre
le plan phénoménal et le plan spirituel, nous n'apercevons
avec nos sens que la face extérieure de la Toussaint.
En réalité, la vie, qui dans les mondes élémentaires
paraît alors s'éteindre, au contraire, dans les mondes supérieurs
s'épanouit dans la Lumière.
Après cette brève incursion dans le symbolisme astrologique
et au regard de son enseignement, nous avons à traiter maintenant
de l'état de sainteté, thème central du message de
la Toussaint.
Le destin de tout Être arrivé à la Soi-Conscience
se trouve, à un moment donné de la trajectoire de cette
expansion, confronté à cette injonction pressante de Notre-Seigneur,
figurant déjà dans un des Livres de l'Ancien Testament:
" Vous serez parfaits, comme votre Père céleste est
parfait " (Deut. 18/13 et Mat. 5/48)
En ce qui concerne les questions que soulève la réalisation
de cet ambitieux projet, la doctrine de notre Eglise diverge avec les
thèses de la Théologie Romaine sur les trois points suivants:
le concept même de la Sainteté, les moyens d'y parvenir et
l'envergure de son objectif.
Selon le Magistère Romain, la Sainteté est en l'Homme principalement
un effet de la Justification par la Grâce Sanctifiante.
Cette Grâce elle-même est, d'après la doctrine en question,
essentiellement d'ordre surnaturel; c'est-à-dire qu'elle vient
d'ailleurs pour se superposer, voire se substituer à la nature
humaine.
En outre, la théorie augustinienne de la prédestination
a laissé planer une certaine incertitude quant à l'équilibre
entre les deux affirmations de la Révélation; d'une part,
la totale et universelle volonté salvatrice de Dieu et, d'autre
part, sa non moins totale liberté de prédestiner ou non
quiconque au Salut.
Par conséquent, l'Homme de lui-même est quasiment impuissant
à oeuvrer d'une façon déterminante à son propre
Salut et encore moins en mesure de se hisser sur l'échelle de la
Sainteté, dont le bénéfice peut sembler réservé
à quelques rares élus.
En face de cette approche dualiste, nous proposons la conception moniste
de l'unité de nature entre Dieu et l'Homme selon laquelle il n'y
a nullement opposition entre Transcendance et Immanence.
Ces deux pôles de la VIE-UNE expriment; le premier, l'Essence Divine
en Elle-même englobant le Tout, et le deuxième, son déploiement
dans l'Espace et le Temps.
Les Ecritures Chrétiennes soulignent, en maints passages, la vocation
intrinsèque de l'Homme au partage de la Perfection Divine, non
seulement par donation, mais par filiation naturelle et par héritage
direct.
En particulier, deux des Paraboles du Nouveau Testament illustrent fort
pertinemment la réalité de l'Immanence.
Dans la Parabole du grain de sénevé, la perspective du Royaume,
autrement dit la potentialité de l'Etat de Perfection, est comparée
au pouvoir latent enfermé dans la plus petite de toutes les graines.
(Mat. 13/31-32, Marc 4/30-32, Luc 13/18-19)
Néanmoins, cette semence minuscule deviendra un arbre si grand
que les oiseaux du ciel pourront s'abriter dans ses branches.
L'observation attentive des phénomènes de croissance dans
la Nature nous confirme le fait que toute graine possède en puissance
la totalité des virtualités de son développement
ultérieur.
Par analogie, il en est de même quant au ferment de la Perfection
déposé initialement dans chaque atome de la matière.
La deuxième Parabole en rapport avec notre sujet, celle du Fils
Prodigue, commence par mentionner cette revendication significative dans
la bouche du prétendant:
" Père, donne-moi la part de fortune qui me revient "
(Luc 15/11-32)
Cela veut dire que l'Etincelle Divine, notre Monade, est inconditionnellement
dépositaire, dès son émanation, du précieux
titre de noblesse l'incorporant comme membre de droit et copropriétaire
dans la Famille du Père Universel.
Cette hypothèse soulève la question de savoir quels sont
les moyens par lesquels l'Homme est censé faire croître jusqu'à
sa plénitude la semence d'impeccabilité et d'immortalité,
de la fructification de laquelle il est personnellement responsable.
La Théologie classique, comme nous venons de le souligner, imagine
une opposition fondamentale entre la nature humaine, atteinte dans son
intégrité par le Péché Originel, et la Grâce
venant d'en haut au secours du pécheur.
Cet antagonisme, érigé en article de foi, oblige les tenants
de la déchéance héréditaire de l'Homme à
placer entre lui et Dieu un Médiateur, seul habilité en
droit et capable de fait de réconcilier les deux partenaires en
situation de conflit et de rupture.
Dans cette optique, l'Homme en position d'assisté permanent, est
poussé à s'appuyer davantage sur les interventions d'un
Sauveur extérieur que sur ses propres efforts de perfectionnement.
La tentation de démissionner devant les difficultés de cette
tâche s'explique d'autant plus aisément que, par surcroît,
elle est envisagée ordinairement dans le cadre restreint d'une
seule incarnation.
Car il relève d'une véritable gageure que de vouloir demander
à quiconque de s'élever à l'Etat de Perfection en
l'espace d'un seul et unique passage en incarnation dans l'un des mondes-école
de la Création.
Il est bien dit dans la Parabole du Fils Prodigue que ce dernier partit
pour un pays lointain et qu'il mit beaucoup de temps, par la suite, à
retrouver le souvenir de la Maison Paternelle.
L'éloignement du domicile de son enfance et la durée de
son absence sont à prendre ici comme l'équivalent de la
longue série des pèlerinages terrestres préparant,
en le précédant, le Sentier du Retour.
La leçon principale de la Parabole prouve qu'au tréfonds
de chaque conscience sommeille la nostalgie du déploiement de sa
Divine Mesure et que le processus du cheminement vers la Perfection repose
sur la lente reconquête de la primauté de l'Âme dans
la conduite de notre existence.
Tel est l'idéal de Sainteté que proposent les enseignements
de notre Eglise, et c'est là un pari d'une grande exigence face
aux idéaux et ambitions de la vie courante qui, journellement,
nous sollicitent.
En contrepartie, la poursuite de cet objectif mobilise en nous et en profondeur
des ressources insoupçonnées, laissées en friche
sous le poids de la morale conventionnelle et superficielle, souvent assimilée
à tort à la pratique des vertus chrétiennes.
Le tableau grandiose que nous brosse l'Epître de la TOUSSAINT, nous
renseigne également sur l'ampleur et l'universalité de la
Société des Saints dans laquelle nous sommes déjà
mystiquement enrôlés par la Grâce du Saint Baptême.
La Société des Saints est dépeinte dans l'Apocalypse
de Saint Jean comme
" une immense multitude que personne ne peut compter; de toutes nations,
de toutes tribus, de tous peuples et de toutes langues (Apoc. 7/9-17)
D'après cette description allégorique, aucune des Âmes
sans nombre venues de la Grande Tribulation ne semble exclue de l'accès
à la Communauté des Saints.
Car, toutes vêtues de Robes Blanches, elles portent à la
main la Palme de la Victoire.
C'est la certitude que nous proclamons ici à chaque fois que, récitant
l'Acte de Foi de notre Rituel de la Sainte Eucharistie, nous affirmons
que
" tous les Enfants du Père Universel se prosterneront un jour
à Ses Pieds "
La tonalité et le retentissement cosmiques de cette mise en scène
planétaire de la TOUSSAINT tranche singulièrement avec le
panorama quelque peu étriqué de la vision du Salut encore
présente à l'esprit de beaucoup de chrétiens.
Il est vrai que l'attention du Catéchisme Romain s'est, dans le
passé, davantage cristallisée autour de l'idée d'un
Jugement, dit dernier, évoqué dans l'Evangile du Jour.
Par surcroît, la thèse classique d'un règlement d'apparence
juridique et collectif, devant intervenir à la fin du monde, laisse
entendre que les sentences de ce tribunal sont définitives et irrévocables.
(Mat. 25/31-46)
Il y a lieu de croire qu'il ne s'agit là nullement de justifications
ou de réprobations à caractère irrémédiable
et éternel, mais plutôt d'étapes intermittentes qui,
entre deux rondes planétaires ou deux nuits cosmiques, jalonnent
le flux ascendant de l'évolution.
Pour cette raison, les Âmes qui ont échoué à
cet examen de passage d'une dispensation à une autre ne sont nullement
vouées à la damnation, mais se voient simplement contraintes
de redoubler leurs classes.
Au surplus, derrière le pathos et la confusion que l'idée
même d'un verdict aussi tranché peut entretenir dans les
esprits non éclairés, on risque facilement de méconnaître
l'originalité de son message.
Assurément, nous devons retenir, en priorité, de cette pathétique
page d'Evangile le rappel exprès de l'identité de nature
entre Dieu et l'Homme, car il est rappel ici avec gravité
que
" toutes les fois que nous témoignons de l'Amour à
l'un des plus petits de nos Frères, nous le faisons à notre
Père Céleste Lui-même " (Mat. 25/45)
Dans le même style mystique et dans la même ambiance cosmique
que dégage l'Epître de la TOUSSAINT, la Bible mentionne par
ailleurs ces personnages mystérieux venus d'autres âges,
dont le Vieillard ou l'Ancien des Jours; le Fils de l'Homme; Melchisédek,
Roi de Salem et Prêtre du Dieu Très-Haut; les 24 Vieillards
devant le Trône ainsi que les quatre Animaux ou Êtres Vivants.
(Gen. 14/18, Dan. 7/9 et 13, Apoc. 4/4,6,10)
Nous trouvons dans cette énumération trace d'un Conseil
d'Hommes Justes, devenus parfaits, qui assistent le Roi de l'Univers dans
ses actes de gouvernement, et dont il est dit dans l'Apocalypse que
" le vainqueur sera fait une colonne dans le Temple et qu'il n'en
sortira plus jamais; que le Nom même de Dieu sera gravé sur
lui " (Apoc. 3/12)
Cette distinction nous confirme jusqu'à quel degré
d'avancement l'aventure de la Sainteté compte promouvoir tout Homme
de Foi et de Bonne Volonté.
A deux reprises au cours de chaque Célébration Eucharistique,
notamment en son ouverture et sa fermeture, nous ranimons ensemble ce
désir et cet espoir secrets de notre Âme de gravir un jour
les plus hautes marches du Temple.
La première fois, nous les exprimons par le voeu qui conclut le
Confiteor; cette aspiration de
" devenir le miroir immaculé de la Puissance Divine ainsi
que l'Image de Sa Perfection "
La deuxième fois, dans le prolongement du rite de la Sainte Communion,
nous transmutons cette nostalgie latente de notre Âme en une anticipation
mystique de son exaltation future.
Sous le voile des choses terrestres, la visitation eucharistique de Notre-Seigneur
ainsi vécue, nous projette occultement en la Glorieuse Présence
du Père.
En outre, la prière, dite par le Prêtre avant la fraction
de la Sainte Hostie, porte le titre spécifique de " Communion
des Saints ".
Le Célébrant, en se signant avec la patène, crée
alors rituellement un pont entre la splendeur du Culte incessant des Saints
Adorateurs devant le Trône du Très-Haut et la dévotion
de la Communauté des Fidèles rassemblés devant l'Autel
pour rendre hommage au Fils Incarné.
En conclusion, ne perdons pas de vue que c'est également par le
canal privilégié de la " Bénédiction
des Saints Êtres ", venant corroborer en certaines occasions
la Bénédiction finale de la Sainte Messe, que nos Frères
Aînés s'évertuent à nous dispenser leur Lumière
et leur Aide bienveillante en vue du succès de notre propre quête
de la Sainteté.
A la même intention, la Collecte du Jour nous exhorte à suivre
l'exemple des Saints Bénis dans leur vie juste et parfaite, afin
que nous parvenions aux joies ineffables que le plus Saint des Saints
a préparées à ceux qui l'aiment d'un coeur pur et
sincère.
Homélie prononcée à la Chapelle ST.
Michel de Paris le 01/11/03
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